lundi 10 décembre 2012

La promenade de Mariette


(Premier texte de la série en projet: contes et nouvelles dédiés à mes petits-enfants)

     Cet après-midi là, Mariette jouait dans son jardin. Elle était seule, sa maman se trouvait dans la maison et faisait le repassage en écoutant de la musique à la radio.
Mariette aimait jouer dans le jardin. Elle avait l'habitude d'y aller seule car elle n'avait ni frère ni sœur. Ses amis d'école habitaient loin et ne venaient chez elle que pour son anniversaire. Sa maison était située à l'entrée d'un petit village, il n'y avait pas de grande route proche et peu de voitures passaient devant chez elle. A six ans, elle connaissait tous les habitants du village où elle était née et à qui elle parlait quelquefois, quand elle se promenait avec ses parents, sa poussette ou son vélo rose.
     Après une petite sieste, elle avait pris sa dinette et ses poupées et avait installé son petit monde autour d'une table basse, à l'ombre du gros figuier qui avait poussé tout seul, près de la clôture. Tandis qu'elle faisait goûter ses poupées, un gros chien blanc qu'elle ne connaissait pas, entra dans le jardin et s'approcha d'elle. Mariette aimait bien les animaux et caressait souvent les chiens et les chats qu'elle rencontrait lors de ses promenades. Le pelage de celui-ci était long et doux mais encombré de brindilles et de morceaux de feuilles sèches. Mariette se mit à le peigner avec ses doigts et à débarrasser ses poils des petites boules piquantes accrochées sous son cou, ses pattes et sa queue. Le grand chien répondit à ses caresses par un coup de langue sur sa joue ce qui la fit rire. Elle lui donna un puis un deuxième biscuit de son goûter. Le gros chien paru apprécier car il se lécha les babines après les avoir engloutis.
     Après avoir joué un moment, le gros chien se dirigea vers le portillon par lequel il était entré et qui était resté ouvert. Mariette suivit son compagnon de jeu, laissant là ses jouets, trouvant plus amusant un animal remuant et docile. Le chien, suivi de Mariette, se dirigea vers la forêt proche du village. Il marchait lentement et les petites jambes de la fillette, habituées aux longues promenades avec ses parents, la portait aisément. C'était la première fois que Mariette se promenait seule dans cette forêt. Elle était déjà venue observer les écureuils et les oiseaux avec ses parents et les grandes allées où le soleil et l'ombre jouaient à dessiner des lumières bizarres sur le sol ne lui faisaient pas peur.
Le chien quitta le chemin pour emprunter un sentier qu'il semblait connaître. Mariette le suivi. Le sentier serpentait autour des grands arbres, suivant les pentes ou coupait en deux des petites bosses. Mariette peinait un peu dans les montées mais courait avec le chien dans les descentes.
     Au bout d'un moment, fatiguée, elle s'assit au pied d'un arbre, appuya son dos au tronc. Le chien se coucha à ses pieds et posa sa tête sur ses jambes. C'est en caressant les oreilles de l'animal qu'elle s'endormit. Lorsqu'elle se réveilla, le soleil était presque couché, la lumière et la chaleur n'étaient plus aussi fortes et elle pensa qu'il était temps de rentrer. Elle se leva et repartit sur un sentier, voulant refaire à l'envers le chemin qui l'avait conduit là. Au bout d'un moment elle ne reconnu plus les arbres qu'elle avait croisé. Elle était perdue! Elle décida de suivre le chien qui l'avait conduite dans ce bois sure que son instinct la ramènerait chez elle. La nuit tombait vite dans la forêt où les ombres des arbres s'étaient allongées et avait fini par recouvrir tout le sol. Le chien trottinait, changeait souvent de direction mais semblait savoir où il devait aller. Mariette le suivait confiante et pensant qu'elle serait bientôt rentrée chez elle.
     Quand il fit tout à fait nuit, Mariette qui accrochait ses vêtements et se cheveux aux branches, trébuchait sur des pierres ou des bois morts, se désespéra de retrouver sa maison et ses parents. Elle s'assit dans un fossé garni de feuilles sèches et se mit à pleurer. Le grand chien blanc lécha son visage pour la consoler. Mariette resta là, se demandant comment et quand elle reverrait ses parents. La nuit était noire, les feuilles des arbres ne laissaient pas passer la lumière des étoiles et la lune ne faisait qu'un faible et pâle croissant qui n'éclairait rien. Mariette se fit un lit de feuilles sèches et dormit dans son fossé, un bras passé autour du cou du chien qui, allongé près d'elle, lui communiquait sa chaleur et la rassurait : elle n'était pas seule dans la forêt.
Les mille bruits de la forêt ne troublèrent pas son sommeil tant elle était fatiguée de sa longue marche et d'avoir pleuré.
     Quand elle ouvrit les yeux, la lumière était revenue. Elle eut froid car les feuilles et le sol étaient couverts de rosée. Le soleil n'avait pas encore paru. Le jour levant lui rappela qu'elle n'avait pas mangé depuis le goûter de la veille. Elle avait mal au ventre et comprit l'expression qu'elle avait entendu un jour : elle avait un creux à l'estomac. Elle ne connaissait pas bien cet organe mais ça devait être là où ça faisait mal. Son ventre s'était vidé et elle imagina un trou qui grandissait en elle.
     Elle se remit en route, toujours précédée du grand chien blanc. Il avançait sur des sentiers à peine tracés par le passage des animaux. Mariette suivait comme elle le pouvait. Ses mains et ses jambes étaient écorchées par les branches basses et les bois morts.
     Après une longue marche, au bas d'une colline, elle entendit de l'eau couler. Un ruisseau coupait le chemin en deux. Arrivés au bord de l'eau, le grand chien blanc s'allongea et bu un long moment à grands coups de langue. Mariette voulu l'imiter. Ses bras étaient trop courts pour attraper de l'eau et boire dans le creux de sa main. Elle se coucha sur le sol et rampa en avant pour boire comme son compagnon à quatre pattes. Soudain le sol se déroba sous elle, une grosse motte de terre s'effondra dans l'eau, entrainant Mariette la tête la première. Dans un grand plouf elle se retrouva plongée dans une eau froide et profonde. Mariette n'allait jamais se baigner à la piscine et n'avait jamais appris à nager. Elle agita ses bras pour tenter d'attraper une branche ou une racine au dessus d'elle mais ses bras étaient trop courts. Elle plongea et remonta plusieurs fois, avalant de l'eau et toussant. Au moment où elle perdait l'espoir de sortir de ce trou d'eau, le gros chien blanc comprit sa détresse et sauta dans l'eau. Il nagea vers elle et saisissant ses vêtements au col, l'entraina vers la rive opposée où il l'a déposa. Après avoir repris son souffle, Mariette caressa longuement le chien qui, après avoir secoué son corps, s'était étendu près d'elle. Elle ôta ses vêtements trempés et les tordit pour faire sortir l'eau avant de se rhabiller. Elle était gelée. Le soleil levant l'a réchauffa un peu.
Sur ce côté du ruisseau la forêt était plus claire, les arbres moins hauts et plus espacés. Suivant un sentier, nos deux amis se remirent en route et arrivèrent bientôt dans une clairière. D'étranges fruits bleus poussaient sur des arbustes en bordure, protégés par des épines. Mariette, que la faim torturait de nouveau, ramassa quelques baies et les croqua. Elles étaient un peu amères mais la faim fut la plus forte, elle en mangea jusqu'à ce que son ventre fut plein.
     Le gros chien emprunta un nouveau sentier qui les conduisis ver une partie de la forêt plus touffue et plus noire. Soudain il s'immobilisa, hérissa les poils de son dos et dressa ses oreilles. Il paraissait plus grand et plus gros. Une sorte de rugissement sorti de sa gorge et, lorsqu'une grosse bête noire sorti du fourré, il se précipita dessus en aboyant. Le gros sanglier que nos promeneurs avaient dérangé, fonça en direction de la fillette. Au moment où ses crocs recourbés allaient l'atteindre, le chien lui planta les siens dans une cuisse arrière. L'animal changea de direction pour charger cet intrus qui s'enfuit, poursuivi par le sanglier en colère. Le bruit décru, le silence revint puis les oiseaux reprirent leurs chants.
     Mariette se retrouvait seule dans une forêt inconnue et peuplée de bêtes féroces. Ne sachant que faire, elle se mit à pleurer. Au bout d'un long moment, le gros chien blanc revint, s'approcha et lui lécha le visage. Son pelage était sale, il avait une oreille déchirée et couverte de sang mais Mariette fut heureuse que son compagnon soit revenu.
     Ils reprirent un chemin dans le sens opposé à celui où le sanglier avait disparu. Ils marchèrent longtemps sans rencontrer personne. Alors que le jour déclinait, ils atteignirent une clairière. Dans un recoin se dressait une cabane faite de rondins de bois et couverte de branchages secs. C'était un petit abri, pas plus grand que la cabane que son papa lui avait construit dans son jardin et dans laquelle elle aimait jouer. A ce souvenir elle eut une pensée pour ses parents qui devaient être bien inquiets de son absence et qui devait la chercher, elle en était sure. Elle se mit à pleurer. Plus tard, alors que la nuit tombait, elle visita la cabane et découvrit une couchette faite de branches alignées et croisées et recouvertes de feuilles sèches. Elle s'aperçut qu'elle était seule, le chien blanc avait disparu sans qu'elle s'en rende compte. Elle se remit à pleurer.
     Quelques longues minutes plus tard, l'animal revint, portant quelque chose dans sa gueule. C'était un lapin qu'il avait chassé et qu'il venait lui offrir. Émue, elle enlaça le cou du chien et l'embrassa longuement. Elle prit le lapin sanglant et en tirant de toutes ses forces, elle réussit à lui arracher sa peau. Elle coupa l'animal en deux, en donna une moitié au chien et se mit à mordre dans une cuisse à pleine dents. La chair crue et tiède était un peu écœurante mais elle avait trop faim, elle mangea toute la viande et suça les os avant de les donner à son compagnon.
     La nuit étant arrivée et n'ayant rien de mieux à faire, elle se coucha sur la litière, le chien allongé près d'elle. Ils dormirent tous les deux d'un sommeil agité, réveillés par moment par le bruit du vent dans les branches, les craquements du bois dans la forêt, les hululements des animaux nocturnes.
     Au petit matin, Mariette se réveilla la première et constata qu'il pleuvait. Le toit de son abri ne laissait pas passer l'eau mais le froid entrait à travers les murs. Elle ouvrit la porte de la cabane pour faire entrer plus de lumière et chercher des objets utiles. Dans un coin, elle découvrit une vieille casserole noire dépourvue de queue, un couvert mais rien pour faire chauffer ou à manger. Elle regretta de ne pas être dans sa maison, attablée devant un petit déjeuner. Elle repensa que ses parents devait la chercher et se demanda comment les rassurer. Elle était perdue, loin de tout, dans une forêt inconnue avec pour seul compagnon un chien.
     Pendant qu'elle se désespérait, le chien se dressa brusquement sur ses pattes, se planta à l'entrée de la cabane, le nez dehors et agitant la queue. Il n'avait pas les poils hérissés comme la veille lors de la rencontre avec le sanglier. Mariette fut rassurée et soudain, entendit un moteur de voiture. Sauvée!
     Un vieux 4x4 fumant entra dans la clairière et s'arrêta devant la cabane. En descendit un homme à l'allure d'ogre, il était immense, portait une grosse barbe broussailleuse et des cheveux longs sous son bonnet de laine, une grosse veste marron et des bottes. L'homme s'approcha de la cabane. La fillette un peu craintive s'avança en disant : « Je m'appelle Mariette et j'ai six ans ». L'homme répondit par un grognement qui semblait dire : « Mais qu'est-ce que cette gamine fait là et comment est-elle arrivée là? » Il n'avait pas lu les journaux ni écouté les informations , n'avait rencontré personne depuis quelques jours et ignorait tout de la disparition de Mariette.
     Le chien ne semblait pas craindre cet homme et lui faisait des fêtes. Il répondit par une caresse sur sa tête et l'animal se coucha aux pieds de Mariette. Retrouvant la voix après ce moment de surprise, il questionna Mariette qui lui raconta sa mésaventure de l'arrivée du chien dans son jardin à sa découverte par sa propre venue ce matin là. L'homme qui était un bûcheron habitant un village voisin, venu pour abattre quelques arbres, décida de raccompagner Mariette chez elle, si elle pouvait lui indiquer le chemin. Ils montèrent dans la camionnette du bûcheron, le chien sur le plateau arrière, et reprirent le chemin par lequel l'homme était arrivé. Ils allèrent jusqu'au village où habitait Mariette et celle-ci put indiquer à son sauveteur où se trouvait sa maison.
     Les parents de Mariette furent très heureux de retrouver leur petite fille et, pleurant et riant à la fois, ils lui posèrent un tas de questions pour connaître les détails de son périple. Mariette avait très faim, elle avala un grand bol de chocolat avec des tartines tout en racontant son histoire.
     L'homme repartit à son travail après avoir été vivement remercié par les parents de Mariette qui l'embrassa, elle n'avait plus peur de sa grosse barbe ni de sa grosse voix.
     Les parents de Mariette, apprenant comment le gros chien blanc l'avait sauvée de la noyade et de l'attaque du sanglier, décidèrent de le garder s'ils ne retrouvaient pas son ancien maître.
     Mariette fut heureuse d'avoir un nouveau compagnon de jeu et promit à ses parents de ne plus partir se promener seule ou avec son chien dans la forêt.
C'est ce qu'elle fit.

1 commentaire:

Marie-Pascale a dit…

Courageuse cette Mariette !! Bravo tonton